… ou “Comment devenir un pirate” version manga japonais.

Cher Mathieu,

Tout d’abord je tiens à te remercier une fois de plus pour ta présence toujours très appréciée, à l’occasion de mon 32ème anniv’. Je connais l’abnégation qu’il te faut trouver au fond de toi pour oser franchir les limites du périphérique parisien pour venir t’aventurer dans la banlieue campagnarde de Louvres, après avoir parcouru une sorte de no man’s land mi-industriel dont le ciel est rayé du cirque incessant des aéronefs de Charles De Gaulle.

Je te remercie également pour le cadeau que tu m’as offert avec tant d’enthousiasme et que j’ai immédiatement placé sur ma table de chevet, bien décidé à découvrir un univers jusque là quasi inconnu : le manga. Ces 4 premiers tomes de “One piece” ont patienté quelques jours, temps nécessaire à ce que je termine un ouvrage historique de référence écrit par Antony Beevor retraçant heure par heure “La chute de Berlin” en 1945.  Il faut immédiatement souligner le contraste saisissant qui peut exister entre la brutalité de ce documentaire édifiant d’une part, et la légèreté du manga d’autre part.

Pour te donner quelques références d’atmosphères sur “La chute de Berlin”, imagine un camarade Staline déjà au sommet de sa mégalomanie poussant ses généraux à un antagonisme meurtrier, les emprisonnant dans une course effrénée à la destruction du centre névralgique du 3ème Reich, et se rendant totalement malade en imaginant une seule seconde que les capitalistes américains soient en mesure d’y parvenir avant eux. L’avenir de l’Europe toute entière est déjà en train de se jouer. Dans cette avancée titanesque d’une armée de soviétiques ivres de vengeance (cf Stalingrad), globalement alcooliques et totalement étrangers à la discipline, des milliers de soldats russes périrent écrasés sous les chenilles de leurs propres chars, du déchainement apocalyptique de leur propre artillerie ou bien encore des alcools et dérivés ingérés au fil des conquêtes industrielles du territoire allemand. Au passage, viols collectifs et individuels de femmes, filles et grands-mères. Coté allemand, le grand déclin. Un führer fou à lier qui croit encore en la possibilité d’une contre-attaque par une armée pourtant décimée et exsangue, des généraux qui appuient sur la gâchette comme des dominos, et des SS qui se suicident en groupe. Inutile de dire qu’à force de m’imprégner de telles tragédies, je frise toujours l’AVC devant un épisode de “Band of brothers”, vouant à ces foutus commandos parachutistes américains une admiration sans limite pour avoir su endurer tout ça. Merci les gars, on vous revaudra ça.

Bref, tu auras compris que “One piece” aura su m’apporter un grand souffle de fraîcheur. J’ai su me laisser convaincre par le voyage de ce jeune Luffy doué de pouvoirs élastiques incroyables, parti pour recruter son équipage de pirates, afin de retrouver un trésor fabuleux, le fameux “One piece”.  Si on commence par les choses qui me plaisent, je soulignerais tout d’abord le “hardware” : super format, ultra agréable, reliure souple et petite taille rendant la lecture vraiment agréable pour le créneau 22h/23h au fond du lit. Les couvertures sont vraiment chouettes, pleines de vie et de couleurs : elles incitent à la lecture, sans aucun doute. Globalement le sujet est posé en quelques pages, l’histoire est installée sans difficultés et il faut souligner une trame assez épurée qui sait tenir le lecteur en haleine et rend les personnages assez attachants.

Du coté revers de la médaille, je regrette l’amalgame entre pirates et corsaires, poussant le vice jusqu’à présenter l’idée que les vikings représentaient une certaine forme de piraterie. Face à ma psychorigidité d’homme féru d’histoire, la pilule a du mal à passer. Le découpage du récit est d’autre part assez perturbant : les chapitres sectionnent parfois les scènes d’action, façon TF1 (ou façon dessins animés, finalement c’est assez cohérent). Les illustrations des chapitres sont par ailleurs déconnectées de leur contenu et sont toujours un délire de l’auteur plutôt qu’une réelle illustration. Tous ces détails mis à part, il faut une ouverture d’esprit assez caractérisée pour suivre l’inspiration foncièrement loufoque d’un auteur qui se laisse manifestement aller à tous les délires. J’ai encore du mal à me remettre du personnage de “Morgan le bûcheron, colonel de la Marine”, qui a une mâchoire en acier et une hache à la place du bras droit. Et je souris en relisant un passage du résumé du 1er tome, qui donne une assez bonne idée de la tonalité générale du manga : “Un beau jour Luffy mangea par mégarde l’un des “fruits du démon” que Shanks conservait dans son butin. Ainsi, bien qu’il ne puisse plus jamais nager, Luffy acquit des facultés extraordinaires car son corps devint élastique ! Hélas, peu de temps après cet évènement il s’attira la colère d’une bande de brigands des montagnes qui disaient du mal de Shanks et de son équipage. En un rien de temps, Luffy se retrouva ficelé comme un saucisson et le chef des brigands le balança au milieu de l’océan…”

Peut-être ai-je un peu perdu mon âme d’enfant, sans laquelle je n’ai plus la faculté de me passionner pour ce type de lecture. Ou peut-être justement ce genre de lecture permet-il de retrouver un peu son âme d’enfant.

Merci en tout cas pour cette découverte. Sans aller forcément jusqu’au 100ième numéro de “One piece”, la curiosité me poussera à m’arrêter la prochaine fois devant un rayon dont j’occultais totalement l’existence jusqu’à présent.