Façon synthétique, ou il n’y aura jamais assez de place.

 

12 heures de vol, non pas pour voir le portrait de l’oncle Ho sur chaque bâtiment administratif, mais pour marier un autre, mon oncle Thien. Un mariage de viets, de vrais, où il y a tout un tas de viets qui parlent en viet, mangent viet et chantent viet, vous sourient en viet. Les vietnamiens sont d’une gentillesse qui résiste au piment, à l’humidité et aux grandes chaleurs. Celui-ci n’est peut-être qu’un ami de la famille, il nous demande de le prendre en photo à coté d’un bouquet de fleurs puis de la lui envoyer par mail. A peine la photo transmise le soir même, nous voilà déjà invités chez le photographié : « Si vous avez un peu de temps, passez donc chez moi, j’habite à tel endroit »… L’hospitalité prend ici une autre dimension, toute autre que celle de nos sociétés industrialisées pleines d’écrans plats, wifi, i-phone, régulateurs de vitesse et caisses automatiques moins de dix articles.

 

 

Saïgon est une ville grouillante de vie, mais le contraste avec le Saïgon d’il y a douze ans est saisissant. La métropole est en pleine mutation, d’innombrables travaux la façonnent. Direction : la modernité. Le touriste y est accueilli selon les normes de confort ISO machin en vigueur. Il faut désormais sortir des sentiers battus, dont la plupart sont d’ailleurs maintenant goudronnés, pour retrouver pleinement l’odeur du maïs grillés sur le bord du trottoir, des soupes Pho qui fument sur les petites tables en plastique, mêlées aux effluves des herbes aromatiques, viandes et poissons frais et moins frais recouvrant les tables des marchés. Les rues sont couvertes de milliers de motorbikes parmi lesquelles tentent de se faufiler quelques taxis et minibus de touristes. Il est indispensable pour le piéton souhaitant traverser la rue de composer une sorte de courage un peu fou et surtout d’apprendre à marcher sans hésitation dans la direction voulue, les conducteurs de deux roues ayant d’autre chose à faire que vous percuter. Mais surtout ne pas hésiter, ne pas regarder, ne pas reculer, ou c’est l’accident et le piéton devient musée vivant de traces de pneus de Honda sur la figure.

 

 

Au centre du pays, à Hoi An, le bord de mer est en pleine expansion touristique. En face des supercomplexes hôteliers meurent tranquillement les habitations et cahutes précaires des locaux, image qui tend à pincer le cœur. Mais derrière chaque gros ventre d’américain impérialiste se gavant chaque matin de bacon et d’œufs brouillés, il y a plusieurs vietnamiens qui ont trouvé un travail. Par ailleurs il apparait que le colonialiste français soit bien mieux apprécié. Surtout pour un métisse comme moi, pouvant exhiber une moitié de fierté vietnamienne (succès local. il semblerait même que je puisse me marier à chaque coin de rue).

 

Notre guide s’appelle Hué, comme la ville impériale. Une brindille d’un mètre soixante-cinq, de quarante-deux kilos façon chips à la crevette, avec un chapeau plus large que ses épaules. Elle habite dans la ville voisine avec son mari dans une maison de 15 m2 (ce doit être la taille de mon garage), sans machine à laver ni réfrigérateur (elle achète de quoi préparer à manger tous les jours). Elle trouve cela étonnant que les européens dorment sur un matelas, car elle trouve cela trop mou : le lit vietnamien c’est une simple natte étendue sur une armature en bois. Elle veut avoir un enfant, mais pas cette année, car c’est l’année du Tigre, et ce n’est à vrai dire pas très compatible avec le signe de son mari…

 

La.

3 bémols à la clé.

Tonalité Mi bémol majeur.

Mesure : 4/4

Soupir, pause, demi-pause.

Comme un vieillard courbé à la vision déclinante je plisse les yeux, le nez collé à la partition pour déchiffrer tous ces symboles laissés à l’abandon dans mon esprit pendant des années entières. Apprivoiser à nouveau ce clavier paraît aussi fastidieux et obscurément difficile que réapprendre à marcher après avoir passé dix ans en position allongée. Mes doigts sont comme des animaux fous, oubliés en hibernation et subitement réveillés de leur sommeil, tremblant des pattes, cognant leurs gueules contre les barreaux de la cage. Ils ripent sur les dièses et les bémols, survolent anarchiquement le rythme et imposent le leur de manière parfaitement aléatoire. Par moments la dextérité survient, sans prévenir, inconsciente, celle des automatismes et des années de pratique, éclair de justesse forcément suivi d’une faute due à l’étonnement de sa venue.

Libérer son esprit de toutes les barrières qu’il se crée à lui-même, simplifier les chemins, détendre son corps et respirer. Aller à l’essentiel, ne pas se laisser distraire par les pensées extérieures qui n’ont rien à voir avec le piano (penser à se repasser une chemise pour demain, rajouter les biscottes sur la liste des courses).


Beethoven, sonate pathétique. Le premier mouvement est une torture physique et mentale. Toutes les octaves y passent, la pièce est en Do mineur, tonalité grave par excellence, mais le mouvement est rythmé par des changements de tonalité, la partition parsemée d’altérations. A force d’arpèges qui font l’ascenseur, j’ai le pouce droit qui crie au scandale et hurle sa douleur. La difficulté de la pièce me donne l’impression qu’il faut mériter de savoir la jouer, et reflète son intensité émotionnelle, où chaque passage obscur est éclairé d’un trait de lumière, et où la joie est toujours empreinte de mélancolie. Quel artiste.

Le deuxième mouvement a la beauté d’un rêve. Lorsque les dix doigts acceptent le programme de l’adagio cantabile, la magie opère immédiatement. Beethoven impose aux deux mains une bien curieuse gymnastique, confusion des genres entre main droite et main gauche, mais au service d’une mélodie sublime.

Schubert, impromptu 935 n°3. A froid, le thème surprend, mais il est maîtrisé au bout de quelques jours. A force de répétition, il en devient presque naturel. Quant aux variations, elles ont chacune leurs écueils, leurs pièges, leur virage serré, leur 6ème note pour laquelle il semble nous manquer un 6ème doigt. Mais voilà, c’est une question d’honneur et de fierté. Je laisse mijoter, je reprends, je retravaille, j’améliore. Et un jour, je jouerai l’impromptu 899 n°3, de bout en bout, sans faute. Le genre de morceau que j’aimais jouer devant les filles, quand j’étais au lycée, pour entendre dire « Ouah… c’est super beau… ». Comme quoi, avoir la figure pleine de boutons et être bon musicien n’était pas forcément incompatible…

… à Paris ?

Peut-être avez-vous fait l’expérience, tout comme je l’ai moi-même fait, et comme des milliers voire des millions de musiciens l’ont fait avant nous, d’aller rendre visite à l’un ou l’autre des très nombreux vendeurs parisiens et franciliens, à la recherche d’un piano, à la fois beau et à la sonorité séduisante, méritant le sacrifice d’un ou plusieurs de vos misérables salaires, démarche d’achat murement réfléchi, bien évidemment. Peut-être aussi avez-vous aussi connu, lors de cette expérience, la déception récurrente de constater que l’instrument de vos rêves dépassait allégrement votre budget (ou que vous ne pouviez l’acquérir sans avoir recours à un investissement mettant sérieusement à mal vos finances et, par la même occasion, l’harmonie un peu fluctuante de votre couple). Certainement avez-vous aussi rencontré, dans ce long et fastidieux parcours, une pléiade fort intéressante de vendeurs de pianos en tous genres. Vous en avez entendus, de mystérieux conseils et essuyé même, d’étranges semonces. Car peu d’entre eux, finalement, sont doués de l’empathie la plus élémentaire, n’est-ce pas ?

« Mais vous, qu’est-ce que vous conseillez comme marque ? se risque à demander mon épouse.

- Je ne conseille pas de marque en particulier, réponds le vendeur. C’est à vous de voir.

- Mais quelle marque vous vendez le plus ? Les Yamaha ? insiste-t’elle.

- La n’est pas la question, continue le vendeur, mystérieux. Cela dépend. Il faut sentir le piano. Chaque piano est unique, et un piano que vous essaierez ici, n’aura pas la même sonorité que le même, que vous essaierez dans un autre magasin… […]…

- … celui-là me plait, c’est vrai… reconnais-je (un superbe Petrof 118 rutilant). Mais il dépasse mon budget. Je m’étais fixé 5 000 € (d’un ton presque honteux).

- Celui-ci est à 7 000 €. Il faut savoir ce que vous voulez. Si vous voulez de la qualité… »

Peut-être alors êtes-vous rentrés chez vous au bord de la dépression et, à mi chemin entre la colère et l’énergie de la dernière espérance, avez-vous tapé sur le petit rectangle de recherche de google, d’une manière totalement stupide et naïve, la phrase « où acheter un piano à Paris ? ». Dans d’autres situations, je vous aurais trouvé effectivement stupide et naïf. Mais…

La réponse et simple, et unique. Lisez donc ceci :

Vous vous rendrez à quelques dizaines de kilomètres au sud de la capitale, dans une petite ville portant le nom de Palaiseau. Vous accepterez de vous laisser guider par la voix agaçante de votre GPS jusqu’au numéro 17 de la rue Blaise Pascal et vous gagnerez le petit parking donnant accès, par un petit chemin déclinant, à la propriété verdoyante et bucolique de la Maison Mullet.

J’oubliais : anticipez votre visite, ou bien vous tomberez sur la mauvaise semaine (pour vous), durant laquelle Monsieur Mullet, maître absolu des lieux, se dore la pilule dans une charmante ville de bord de mer qu’on appelle Menton.

Monsieur Mullet vous ouvrira les portes dorées de son palais du piano mais patience absolue : point de précipitation ! La courtoisie et la bonne humeur de Monsieur Mullet ne laisseront cependant aucune place à l’improvisation, au délire commercial ou à une quelconque stratégie mercantile. Tout se résume en une seule phrase, limpide et implacable. Je cite : « Ici vous ne trouverez jamais un piano qui ne nous plait pas, et vous ne repartirez jamais avec un piano qui ne vous plait pas. »

Aussi vous sera-t-il impossible, dans un premier temps du moins, de poser vos mains indiscrètes sur l’un des nombreux instruments qui n’attendent que votre talent et vous ne pourrez alors, d’un œil discret, que les observez du bout du regard à défaut de pouvoir les frôler du bout des doigts. Ne vous offusquez pas, il ne s’agit point d’une séance de psychanalyse, d’espionnage ou d’indiscrétion malsaine. Monsieur Mullet saura extraire de votre personne, en quelques questions ciblées et précises, les raisons qui expliquent votre présence ici (parfois freudiennes, il est vrai). Il voudra tout savoir, ou presque et, lorsqu’il saura tout de vous, ou presque, il vous dira tout de lui, ou presque.

S’ouvrira alors, à votre grand soulagement, la deuxième partie de votre visite, où vous constaterez la dextérité de Monsieur Mullet à vous guider parmi les ébénisteries multicolores des pianos, les Yamaha, Petrof, Steinway, Rameau et autres Bechstein. « Essayez celui-ci. Celui-ci, et celui-là. Oubliez celui-ci. Et ne regardez même pas celui-là. Celui qui est au fond, là-bas, pourrait vous intéresser. Ah ! Ecoutez la sonorité de celui-ci, je suis sûr qu’il vous plaira… ».

L’homme se retirera alors pudiquement des lieux, vous laissant solitaire et serein, pour vous installer à votre tour sur les pianos de son choix, en espérant que parmi ce choix vous pourrez faire le votre. Ainsi esseulé, vous n’aurez aucune honte à jouer en boucle les premières mesures de La marche Turque de Mozart, seul morceau qui ait survécu à vos (scandaleuses) années d’abstinence musicale.

Si cette première visite n’est pas la bonne, ne soyez pas frustré. Un achat d’une telle teneur, d’une telle importance, pour un instrument que vous garderez pendant des années, qui occupera vos jours et certaines de vos nuits, mérite recul, réflexion et sagesse. Rappelez Monsieur Mullet, il se souviendra de vous. Correspondez avec lui, il sera de bon conseil. Appelez-le Patrick, car c’est son prénom.

Et vous trouverez certainement le piano qu’il vous faut.

Le piano qui vous plaira, en définitive.

Les pianos Mullet

Il y a certains jours dans sa vie comme ceux-là, où on ne regrette pas d’avoir été inspiré. Même quand on est encore en culotte courte et qu’on ne sait pas très bien ce que l’on dit ni même ce que l’on désire faire de sa petite vie.

La dame qui me fit faire mes premières gammes était une certaine Madame Piollet, dont je n’ai malheureusement que très peu de souvenirs. Force est de constater cependant que le travail de cette patiente initiatrice porta ses fruits, au vu des dix années de pratique qui ont suivi.


Une fois passée la première décennie, et un déménagement du sud au nord de France plus tard, je me retrouvai dans la coquette demeure de Madame Héluain, au 56 rue de Chobourdin à Herlies, dont une des pièces était consacrée aux cours de piano. A l’âge où je crapahutais dehors toute la journée et vivais mes quatre-cents coups, j’étais sans cesse envoyé à mon arrivée dans la petite salle d’eau pour me laver les mains, et au passage m’entendre dire que j’aurais pour mission de me couper les ongles pour la semaine suivante, mission qui était d’ailleurs reconduite à chaque occasion. Je n’étais pas toujours très fier de me présenter au cours lorsque je n’avais pas vraiment travaillé mes morceaux, et pas travaillé du tout mes exercices de rythme (exercices que j’exécutais alors en totale improvisation et qui, contre toute attente, passaient comme des lettres à la poste). A vrai dire, je passais plus de temps à la maison à adapter la mélodie d’Indiana Jones ou de la Guerre des Etoiles qu’à réellement travailler.

Ce fut la plus belle époque de mon apprentissage et j’en remercie chaleureusement mes parents. Car aujourd’hui je me rends compte à quel point la musique classique, les valses de Chopin, les sonates de Mozart et tous les chefs d’œuvre sur lesquels je me suis cassé les doigts, ou bien que j’ai réussi à dompter avec beaucoup d’innocence à l’époque, ont eu une profonde influence sur l’homme que je suis aujourd’hui, avec sa sensibilité, sa sérénité. Cette oreille, d’abord musicale, dont je me rends compte aujourd’hui qu’elle a largement dépassé le cadre de la musique, et m’a appris à être à l’écoute des autres et de tout mon environnement.

Un nouveau déménagement m’éloigna de ma chère Madame Héluain et c’est avec le grand froid de l’est qu’il fallait désormais que je compose. L’imposante Madame Eichenwald prit en main avec beaucoup de détermination et de vigueur la musicalité un peu dérivante de mon adolescence. Façon blitzkrieg et panzer division. Mes vieilles partitions, où jadis Madame Héluain annotait avec beaucoup de finesse au crayon à papier les erreurs de notes ou d’interprétation que je commettais, étaient désormais couvertes de grands traits de couleurs qui me semblaient venir défigurer l’œuvre même sur laquelle ils étaient assénés. Devant ma faible tendance à la collaboration avec l’ennemi et mon manque évident d’ardeur à la tache (quoiqu’en partie excusée par les aléas inévitables de cette indolente période de ma vie), l’imposante éducatrice du piano, à mi-chemin entre Gestapo et Commissaire du peuple, eut vite fait de s’impatienter et faire résonner dans le salon ses nombreuses vociférations,  aussi dissonantes que la cacophonie produite par mes doigts apeurés. Difficile de faire briller la grande valse de Chopin qui certainement ne cessait de se retourner dans sa tombe. Une bien mauvaise configuration, qui sentait la vieille bouche, le fond de teint et le mauvais parfum. Je passais alors mon baccalauréat en tournant le dos à mon instrument fétiche, plus de dix ans après y avoir posé pour la première fois mes doigts.

Et comme l’existence s’écoule à une vitesse plutôt vertigineuse et finit par se compter par dizaines d’années, voilà dix autres années qui sont passées, durant lesquelles je me réconciliais progressivement avec les 88 touches noires et blanches, à chaque visite dans la demeure parentale, faisant peu à peu éclore en mon for intérieur le rêve d’avoir un jour chez moi, dans mon salon, un piano.

Un rêve que j’ai aujourd’hui réalisé.

… ni du Rachmaninov, mais ça fout une patate !

The Black Eyed Peas « I Gotta feeling »